Cette sombre amie

enfant devant une fenetre qui regarde le coucher de soleil

Petite, pas une nuit sans elle a mes côtés. Me racontant des histoires terrifiantes, chuchotant un ordre absolu: « ne ferme pas les yeux, jamais ! ». Elle était couchée à mes côtés, veillant que je respecte ses désirs.
Lorsque je parlais d’elle, on me répondait que je ne devais pas lui tourner le dos. Elle est là, elle fait partie de la vie alors il ne faut pas la chasser, on vit avec. « Arrête d’avoir peur d’elle ! Ca en devient ridicule! »
Ses chuchotements me glacent, son souffle m’empêche d’avancer. Je voudrais tellement qu’elle parte, tellement qu’elle ne me rappelle pas à chaque instant que je suis seule. Comme cimentée dans mon lit, les larmes coulent, j’ai froid, pourquoi tout le monde s’endort apaisé ? Suis-je la seule à l’avoir à mes côtés la nuit ? Pourquoi cette amie ne veut rester qu’avec moi ?
Elle me fait ressentir cette brise glaciale, la pénombre, le non retour. Cette amie sombre c’est la Mort.

Elle m’englue, me terrasse depuis ma plus jeune enfance. J’ai toujours refusé de m’endormir de peur de mourir. Cette peur tétanisante, asphyxant mon jugement, mon raisonnement. Laisser la radio toute la nuit, entendre les animateurs parler sans cesse, pour briser ce silence. Je me revois essayer de prier un Dieu, je ne sais pas trop lequel… Un mélange de tout un tas de croyances… Juste ne pas avoir peur de l’après. Même mon imagination débordante d’enfant ne suffisait pas. J’avais peur. Terrifiée d’être seule après. Abandonnée.

L’abandon, cette petite mort. Sentiment trop de fois connu.

Les années défilent et cette peur est toujours présente. Les événements de la vie me l’on fait côtoyer et à chaque fois j’aimerais hurler que ce destin ne sera pas le mien. Je ne veux pas me retrouver seule dans le noir… comme cette petite fille terrifiée que j’étais dans ma chambre. J’ai peur que cette mort me laisse seule, à cela s’ajoute depuis que je suis mère la peur de les laisser seuls. Seule d’eux ……

J’ai beaucoup lu pour chercher un apaisement. Sans succès.

Dernièrement j’ai été hospitalisée. Refusant catégoriquement l’anesthésie générale, je voulais rester éveillée coûte que coûte. J’ai déjà connu cette piqûre, cette chaleur dans les veines et cette perte de contrôle. Puis le noir.
On entend ma peur, l’anesthésie en rachis est possible. Mais je ne peux me résoudre à lâcher prise. Ne pas baisser les bras face à ce souffle de vie, ma rage de résister. Mais la vie nous rappelle bien souvent que nous ne maîtrisons pas tout.

Un imprévu me propulse sur cette table, complètement vulnérable, une douleur immense qui me submerge, le sang ruisselant, goutte sur le sol. Cliquetis rouge et chaud fait s’affairer toutes ces blouses blanches. Les mots volent, confus. « Hémorragie, il faut endormir, recoudre, madame nous allons vous mettre le masque. Madame !!! Respirez dans le masque !!! Madame, vous souffrez pour rien, laissez nous vous aider, laissez nous vous mettre le masque ».

Les larmes se mêlent au sang, tout va vite trop vite. Je cherche un regard, je cherche un contact. Agrippant la première main près de son visage. Je chuchote que je ne veux pas qu’on m’endorme. Je ne veux pas être dans le noir, seule. Je ne veux pas mourir.

A moins de partir dans mon imaginaire très loin, ce combat est vain et tellement dérisoire à leurs yeux. Un ordre médical, quelques secondes… Et ma grande. Devant moi avec son visage si doux et réconfortant. Elle était là, j’étais chez moi auprès d’elle. Je l’entends me dire de ne pas avoir peur. Elle me tiens la main. « Mamá je suis venue car je sais à quel point tu as peur. Je vais rester avec toi. Respire dans ce masque. Tu n’es pas toute seule ».
Le noir.

J’ai 37 ans. J’ai peur de la Mort, de ma mort. Pourtant elle m’accompagne au quotidien. Elle me glace lorsque la nuit tombe. Elle me fait reprendre mon souffle lorsque le danger me frôle. Elle me fait craindre pour eux, pour moi. Elle me fait compter les jours avec cette impression de ne rien laisser de moi après, de gâcher mon temps, si précieux tant elle me le répète. L’horloge tourne, trop vite, avec son tic tac entêtant.

Ce billet sombre a été plusieurs semaines dans mes brouillons, ne sachant pas quoi faire réellement de lui. Il était écrit, les mots étaient posés et finalement c’était bien l’essentiel à cet instant. Il est sombre par son sujet, parler de la mort, de sa peur de la mort, de l’inévitable.

Mon Parrain plaisantait toujours à ce sujet en parlant de moi:

Toi bébé dans ton cercueil, il faudra te mettre une sonnette. Te connaissant, tu vas sonner rapidement pour que l’on t’en sorte! C’est plus sûr la sonnette, ton portable se déchargera trop vite, le réseau risque d’être saturé!

Il me rappelle tellement ma soif de vie, maintenant à moi de trouver un apaisement et de vivre avec elle et non contre elle.

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5 Replies to “Cette sombre amie”

  1. Merci, Angélique, pour ce billet qui me fait me sentir moins seule! Car, non, cette amie ne veut pas rester qu’avec toi… elle me colle aux baskets aussi!
    Alors surtout, quand tu parviens à « trouver un apaisement et à vivre avec elle et non contre elle », fais-moi signe… car je n’ai pas trouvé, quoique ayant à peu près 20 ans de plus! Au contraire, la course du temps qui s’accélère, les décès qui se multiplient autour de moi… On se sent tellement seul. Et ridicule, puisque tout le monde s’accommode de ce destin commun, semble-t-il.

  2. Ma chère amie, nous ne connaissons pas tous les mêmes angoisses, mais pour en avoir d’autres, je comprends ce sentiment de paralysie face à nos pensées, conscientes ou non … parvenir à mettre des mots dessus, à les partager, c’est déjà un premier pas. Je t’embrasse bien fort.

  3. Bonsoir,
    Encore une fois très touchée par ces maux.. ces mots.
    Si la véritable vie était ailleurs ? Si la mort était un passage obligé ?
    Pour avoir « côtoyé » de près la faucheuse et l’avoir eu comme passagère dans ma voiture, les êtres qui me sont chers et qui sont « ailleurs » aujourd’hui m’ont semblé tellement serein et détendu que la mort ne me fait pas vraiment peur… quoique.
    Ce n’est pas mourir, mais bien partir et tout quitter qui me tracasse le plus.
    Par contre, je trouve qu’il est vraiment important d’en parler avec les enfants pour dédramatiser. Mon petit poussin de 3 ans en parle comme il parle de la pluie.
    Alors continuer à être courageuse, et vous gagnerez.
    Amicalement (ami calmant)

  4. Une peur ne s’explique pas toujours…
    Courage

    D.

  5. Quand j’ai commencé à te lire, ça m’a rappelé une année en colonie, centre de loisirs avec hébergement, comme ils disent à présent. Je suis restée quelques jours où je n’arrivais pas à dormir. Je m’empêchais de dormir tant que je n’avais pas vu le soleil se lever. Pourquoi ? Pendant combien de temps ? Je ne l’ai jamais su, je n’en ai jamais parlé à personne. Mais de temps en temps, je m’en inquiète.
    Voilà, je te l’ai dit. Mais cela n’arrange rien.
    Avec des pensées rien que pour toi, passe de bonnes fêtes pascales, gros bisous MB2

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